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Les Affranchies

Lunedi a Castel Vittorio

12 Août 2011 , Rédigé par jeaneg Publié dans #Nouvelles et petites histoires

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Elle marchait devant lui dans la ruelle pavée, à travers les tunnels voûtés. Cette journée avait le parfum d'un scénario de Coppola, Francis Ford pour le décor et l'ambiance, Sofia pour l'intrigue. Sans se connaître ils s'étaient rencontrés un instant plus tôt. Une blondeur raffinée, naturelle, mêlant au blé le pain doré. Elle avait les cheveux presque longs, avec sur les épaules ce mouvement, comme une volute, si émouvant, qui changeait l'intensité de la couleur.

En parcourant les escaliers étroits du village millénaire, ils se parlaient, comme des amis de toujours. Il lui découvrait ce charme délicat qu'ont les femmes bien élevées et richement épousées. Même les rondeurs de son accent lorsqu'elle parlait en français, avaient cette séduction fascinante.

Chez Lorenzo ils se sont posés pour déguster un verre de vin. Elle parlait italien avec fluidité, avait un mot gentil pour chacun qui la croisait en passant. De sa main, elle avait ce geste un peu affecté faisant basculer sa chevelure d'un côté ou l'autre, changeant sa physionomie. Un sourire espiègle montrait qu'elle connaissait la puissance de ce geste sur lui...

Plus tard, sur le belvédère bordant la vielle église détruite, ils se sont accoudés à la pierre chaude du muret, surplombant la vallée. Le temps ne s'écoulait plus.

Pourtant rien n'était fortuit, le rendez vous de longue date. Elle avait vu en lui une sorte d'expert. Elle avait écrit, avait évalué le personnage dont elle imaginait à travers les écrits, une sensibilité et une tendresse particulière. De messages en messages était né une idée folle de se voir...

L'idée aurait plu à Sofia Coppola. Elle aimait son mari, mais elle avait fait venir à elle ce parfait inconnu en qui elle avait deviné le seul capable de comprendre son trouble. Depuis toujours sa fascination pour les beaux cheveux et la façon dont on pouvait les couper excitait ses sens. Hélas son amoureux mari aux nombreuses qualités, n'avait pas celle de savoir jouer de cette extravagance. Un amour de jeunesse lui avait laissé le souvenir de jeux érotiques merveilleux où son amant se faisait coiffeur et leurs ébats en étaient bouleversants.

La découverte de ce nouvel expert rallumait la flamme tenue en veilleuse. Elle avait, comme sur la table de poker, jeté au pot son tapis...

Tout en bas de ces vallées de chênes verts et d'oliviers la mer scintillait. La journée entière ils avaient parlé, évoquant souvenirs et émotions. Et puis là, comme si elle n'y tenait plus, elle a d'un coup soulevé sa chevelure, dévoilant sa nuque, fine, délicate, vierge...

"Dis moi comment elle est. Comment sera-t-elle dessinée quand les cheveux y seront tondus?"

Il n'a pas été surpris, mais troublé par le spectacle. Il a deviné l'implantation qui venait, étroite, finir sur les premières vertèbres. Il y a vu le petit w que dessineraient les cheveux une fois la nuque rasée. Sans malice il a tendu la main, cherchant à toucher le Graal, et le charme s'est rompu. Elle s'est dérobée et le rideau de cheveux est tombé...

Il s'en est voulu, avant de comprendre que son refus n'avait d'autre but que de la préserver, elle, de l'émotion qu'aurait pu lui procurer les doigts de cet inconnu caressant cette autre intimité.

La journée s'est achevée, comme une pente douce couverte d'herbe fraîche où l'on marche pieds nus. Il n'y avait pas de folie, juste le désir d'être soi même et le bonheur de partager, entre complices d'une même dilection, un lundi à Castel Vittorio.

Photo: Hedi Slimane

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