Instantané

Publié le 7 Mai 2019

La jeune femme avait l’allure de celles qui n’ont pas l’habitude de flâner, un pas décidé, ni rapide ni lent, juste la bonne mesure. Elle avait une silhouette mince et sportive, un jean serré, des bottines de cuir fauve et un blouson court en daim sur un chemisier blanc.  

 

Il l’avait tout de suite repérée dans la foule. Il avait cette faculté d’avoir le regard attiré par les petites têtes bien faites. Une sorte d’instinct, un sens dont lui seul croyait disposer. La jeune femme portait les cheveux très courts, d’une couleur châtain un peu boisée qui avaient de jolis reflets sous le soleil. Ensuite seulement venait la vision générale, l’allure, les vêtements, comme un complément d’information… Elle dégageait une impression assez puissante, d’indépendance, de caractère et de détermination.

 

Par chance elle prenait son temps et s’était arrêtée devant une vitrine. Ses cheveux courts l’étaient particulièrement sur la nuque et le contour des oreilles où ils étaient presque rasés, dans un subtil dégradé parfaitement fondu. Il jugea que la coupe était récente, à voir la pâleur de la peau, là où les cheveux plus longs la protégeaient auparavant du soleil.

 

Il en était là de sa réflexion lorsque le dialogue d’un couple à la table d’à côté attira son attention. La jeune femme aux cheveux courts était le sujet de leur discussion et visiblement ils ne partageaient pas vraiment son opinion. C’était un homme et une femme, la bonne trentaine, qui comme lui étaient installés en terrasse pour regarder le monde tourner autour d’eux. Et comme lui, ils avaient repéré la femme aux cheveux courts à son allure charismatique, mais très vite des critiques à propos de sa coupe de cheveux faisaient resurgir plein de préjugés.

« Ah la vache ! C’est court quand même » disait l’homme. « Je ne trouve pas cela très féminin ! »

-« Faut avouer que ça lui va plutôt bien » répliquait la femme. « J’aimerai bien les faire couper moi aussi, mais il faut du courage… »

-« Arrête ! Si tu fais ça je demande le divorce » lança-t-il sur le ton de la plaisanterie. « J’aurais l’impression de coucher avec un homme »

-«  C’que tu peux être bête ! Regarde, elle n’a pas du tout l’allure d’un homme, elle est même assez stylée. Je trouve qu’elle a beaucoup de charme… »

-« Non rien à faire ! Pour moi une vraie femme doit avoir les cheveux longs »

-«  Une VRAIE femme ? Parce que tu penses qu’une femme n’en est plus une sans ses cheveux ? »

-«  Ben …

- Mais tu te moques de moi ? Et tu penses que j’aurais besoin de ton autorisation pour aller chez le coiffeur ?

- J’ai pas dit ça, je… »

 

La discussion de la table d’à côté tournait à la querelle conjugale. Il en avait de toute façon assez entendu. Toujours les mêmes rengaines, les mêmes préjugés, les mêmes erreurs et non-sens sur la féminité, le genre, le sexe, l’identité, la personnalité… Rien de nouveau chez les esprits faibles.

 

Lui au contraire se nourrissait d’esthétique, admirait l’androgyne dans son ambiguïté, se délectait de cette féminité réinventée, nouvelle, hors cadre que les vieux clichés ne pouvaient plus définir. Ayant définitivement abandonné le couple à sa dispute, il se concentrait sur cette silhouette dont il ne voyait que le dos à présent. Malgré le col relevé il distinguait parfaitement la nuque déliée que le style de la coupe semblait allonger. Il avait toujours trouvé dans ces détails de l’anatomie une source d’inspiration quasi érotique. Les cheveux ras laissaient voir les tendons et le creux qui se formait entre eux sur cette nuque étroite, les oreilles aussi, dévoilées, apparaissaient comme des bijoux d’ivoire parfaitement ciselés. Tout l’art du coiffeur avait consisté à sculpter la chevelure pour effacer toute démarcation entre la peau nue et la masse des cheveux, bien plus longs sur le dessus de la tête. On passait du clair à l’obscur sans jamais que le regard soit heurté par une cassure quelconque. C’était harmonieux, séduisant et cela racontait finalement beaucoup de choses sur la personnalité de la jeune femme. On pouvait déjà imaginer rapidement qu’elle n’était pas soumise à une volonté extérieure comme aurait pu l’être la femme du couple d’à côté et cette coupe de cheveux représentait pour lui l’étendard de l’indépendance et de la liberté…

 

La jeune femme repris son chemin et rapidement fut avalée par la foule. Vision éphémère, cet instant avait rassasié son esprit d’esthète et conforté son amour pour les femmes aux cheveux courts.    

Rédigé par jeaneg

Publié dans #Nouvelles et petites histoires, #Divers & variés

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