Vendredi 25 mars 2011
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16:00
Parfois un voile passe sur ton regard d'azur. Comme un nuage léger dans un ciel de juillet qui projette son ombre sur le blé mûr tourmenté par le vent. Très vite le soleil revient et la chaleur
aussi. Mais dans cet instant la noirceur et le froid me transpercent. Je connais ce chagrin qui obscurci ton visage et je sais qu'on ne revient jamais intact de l'ombre de la Vallée de la Mort.
Les sentiers que tu as parcouru je les ai emprunté et cette petite musulmane blonde dans son village de Bosnie pour qui j'ai partagé ma ration, je l'ai retrouvée sur tes clichés de ces fillettes
afghanes. Ces tourments ne nous quitteront plus. Le village de Bosnie a brûlé, ravagé par la fureur de la guerre et la petite Aïna est morte comme un chiot dans le fossé devant la maison de son
"mari" qui n'en a plus voulu...
Tu gardes toujours tes cheveux capables de voiler ton visage, pour qu'à travers les mèches auburn, le turquoise de tes yeux paraisse moins flou quand ces images reviennent. Tu baisses alors la
tête et le rideau tombe sur le reflet de tes tourments...
Photo: Kamaphotograhy
Par jeaneg
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Dimanche 20 mars 2011
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08:00
Presque midi. Elle est seule sur le quai. Ca sent le caoutchouc et la graisse. L'urine aussi. Elle s'en moque, dans quelques heures elle sera loin. Elle est en route pour accomplir sa vie et elle
sait que sa vie n'est pas ici.
Partir voilà bien un mot qu'elle voudrait maudire. Mais finalement il résume à lui seul son existence. A la fois synonyme d'abandon et de renaissance, de commencement et de fin. C'est comme
si ce mot était le premier de son vocabulaire, enfant déracinée par la guerre, réfugiée de camps en camps dans les collines albanaises. Adsolescente abandonnée par son père malgré son amour,
toujours loin et distrait. Partir, elle en connait tous les sens. Aujourd'hui c'est elle qui décide de celui qu'il faut lui donner. On pourrait la croire triste, seule sur ce quai d'une gare
perdue. Elle ne l'est pas. Elle sait qu'elle ne sera jamais vraiment quelque part, juste le vague sentiment d'être "de" quelque part, mais toujours prête pour ailleurs. Elle y trouve sa force
Photo: Ozgur Biber
Par jeaneg
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Mardi 15 mars 2011
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23:00
Bon sang, j'avais la tête comme un compteur en débarquant à JFK et c'était pas la conversation du chauffeur de taxi qui allait arranger ça. Ce salaud jurait comme un bosco sur le pont de son
trois mats en se faufilant dans la circulation de Madison Avenue et mon vocabulaire dans ce domaine ne me permettait guère de lui faire la conversation.
Arrivé à destination, j'allais me diriger à pieds vers Grand Central Station quand j'ai vu débarquer cette fille de son taxi. Bon sang d'bois! Elle avait sacrément du chien avec son jean et son
Perfecto. Des jambes de deux mètres de haut, plantées dans des Doc's et le sourire Ultra brite. Je l'imaginais tout de suite mannequin, allez savoir pourquoi? D'autant que sa coupe de cheveux de
garçonnet, bien dégagée derrière les oreilles et raie sur le côté, collait mal avec l'image que j'avais du top model. Au diable préjugés et idées reçues. Je devais avoir l'air sacrément con,
planté sur le trottoir à la regarder parce que ça l'a amusée et elle ma laché son sourire n° 5 qui m'a carrément liquéfié. Elle n'avait pas de bagage, a claqué la portière du Yellow Cab et s'est
engouffrée dans l'immeuble voisin, 404 Park Avenue si je me rappelle bien...
Le temps que mon coeur reprenne un rythme normal, je me suis mis en route vers mon rencart.
Comme aurait dit mon chauffeur de taxi: " This f****** chick has made my f****** day!"
Photo: Kamel Lahmadi
La f******* nana: Hanaa Ben Abdesslem
Mercredi 9 mars 2011
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00:30
Franchement j'en avais rien à foutre des bilans du directeur des opérations. Ce gars là était plus intéressé par sa carrière que par l'efficacité que pouvaient avoir ses agents sur le terrain.
D'ailleurs il n'était même pas du sérail. Un ancien flic passé par la Préfectorale, ce qui semblait être la mode ces derniers temps parmi les hauts fonctionnaires de "la Boîte".
J'avais fait le trajet retour de Cercottes vers Paris en un temps record, vraiment dégouté d'avoir manqué Moïra, qui m'avait on dit était en congé. Du temps avait passé depuis notre retour de
Turquie. Il y avait eu pas mal de vagues et quelques retours de bâton, mais finalement les choses s'étaient tassées et j'avais fini par la faire admettre à la section spéciale. Elle avait mangé
son pain noir, débriefée durant des semaines et tenue à l'écart de tous pendant des mois, y compris de moi.
Il était tard mais le bar de la rue de Washington était encore ouvert et c'est là que j'avais décidé de faire le ménage dans ma tête, à coup de Jack Daniel's...
" Hi honey, ça fait un bail..." La voix avait conservé cette pointe d'accent cockney qui donnait un charme terrible à son français presque parfait. En levant le nez de mon verre, l'image que me
renvoya le long miroir mural de l'autre côté du comptoir fit couler dans mes veines du métal en fusion. Moïra était appuyée le dos au comptoir, juste là, à côté de moi, fumant une cigarette
américaine.
" Un sacré bail oui. Et d'après ce que je vois, tu n'as pas trop changée". Elle passa une main lascive sur sa nuque où les cheveux noirs étaient tondus ras. Elle fit demi-tour, posa son bras sur
mon épaule et caressa mes cheveux. Je n'avais pas souvenir qu'elle soit capable d'un geste affectueux comme celui là et l'image qui me vint à l'esprit, de la baroudeuse débarquant avec les gars
du SAS en Bosnie me parut soudain à des années lumières.
" Arrêtes de boire. Emmènes moi d'ici, j'ai envie que tu me baises!"
Finalement, elle n'avait peut être pas changée tant que ça...
Model: Hana Ben Abdesslem
Samedi 5 mars 2011
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17:00
Malgré le soleil, le froid était mordant mais elle ne le sentait pas vraiment. La semaine dernière elle était dans la vallée de Kapisa, dans ce pays où le ciel semble délavé, le bleu dilué par
les neiges des sommets. Elle avait suivi une patrouille jusqu'à un village perdu, ramenant à Paris les images de ces femmes fantômes et de ces petites filles dont la vie ne vaut pas grand chose
s'il n'y a pas un vieux pour les marier. Les soldats qui l'accompagnaient, l'avaient prise au sérieux, malgré son air d'étudiante, en connaisseurs, ils avaient apprécié son professionnalisme.
Elle avait quitté ce monde compliqué, sans révolte ni rancoeur, elle était là bas pour témoigner par pour sauver le monde. Ce monde qui tournait bizarrement se disait-elle ce matin, en remontant
vers l'avenue Montaigne. Depuis son retour elle avait coupé ses cheveux et se sentait pleinement en harmonie avec son image, un peu rockn'roll. Juste ce qu'il fallait pour couvrir la guerre,
cette fois côté haute couture, où la vie et la mort n'avaient décidemment pas les mêmes valeurs qu'à Kaboul.
Photo: Megan McIsaac
Par jeaneg
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