Le jour où j’ai épilé mon ex

Publié le 31 Octobre 2018

Le jour où j’ai épilé mon ex

Depuis que j’ai rompu, alors même que le Quotidien nous l’avait petit à petit volé, nous (ré) apprenons à nous parler avec mon ex. On cherche les mots les plus justes, parfois avec maladresse, parfois avec violence, parfois avec douceur. Nous sommes poètes, et je n’ai jamais eu autant de méfiance vis-à-vis de mes mots. Funambule, je marche en ce moment sur une partition tremblante. Tout ça doit paraître contradictoire, et ça l’est, j’en ai conscience. Et pourtant, est-ce qu’on ne pourrait pas envisager qu’une rupture amoureuse soit autre chose qu’un abandon, un point final ?

 

« Tu pourrais m’épiler ? ». La question est tombée un lundi soir, sur la terrasse d’un bar. Et la réponse s’est imposée d’elle-même. J’avais envie, vraiment, de lui offrir ça. Ça, c’est la ré-appropriation d’un corps que l’on déteste, que l’on trouve gros, poilu, vulgaire, vieux, laid. Ça, c’est ce qu’une histoire clandestine m’a appris l’été dernier, et que je n’ai pas su partager avec lui alors que nous étions ensemble. J’avais longtemps, auparavant, lutté contre mon corps au nom d’idéaux politiques. J’ai longtemps refusé de m’épiler trop, de vernir mes ongles, de me maquiller chaque jour. J’ai censuré le féminin en moi, comme j’ai censuré mes désirs d’hommes, de femmes, de sexualités plurielles et déviantes.

 

Il m’a posé la question un lundi soir, quatre jours après qu’il ait fermé la porte de l’appartement que j’abandonnais, un sac à dos sur les épaules avec des affaires pour une semaine. La rupture lui a été un électrochoc. Il a reconnu que nous nous étions vautrés dans le quotidien, qu’il s’était laissé aller, physiquement, socialement, et que cela ne lui correspondait pas. Alors, il s’est remis au sport, il a arrêté de boire de l’alcool les soirs où il ne sortait pas, il a abandonné ses vieux t-shirts pour des chemises et a été chez le coiffeur. Ce n’est pas dans le secret espoir de me récupérer qu’il fait tout ça, mais pour se réconcilier avec lui-même et avec des aspirations qu’il avait mises de côté. Et, mon vieux compagnon de route, j’ai bien envie de t’accompagner là-dedans, même si je ne reviendrai pas et que Nous ne seront plus comme avant. 

Le vendredi qui a suivi, nous sommes allés acheter une tondeuse, des bandes de cire, de la crème hydratante, et des affaires de sport. Le samedi matin, je l’ai accompagné courir pour la première fois depuis des années, au jardin du Luxembourg. Il était bien, heureux, fier. La timidité et la peur d’être ridicule avec son gros ventre se ballottant au fil de sa course face à des corps athlétiques, se sont vite effacées. Moi aussi, j’étais heureuse et fière de le voir ainsi. Nous sommes rentrés, avons pris une douche et déjeuné. Puis nous sommes allés dans la salle de bain.

Le corps que j’avais d’abord chéri, puis petit à petit rejeté, se tenait devant moi. Des poils d’homme, longs, bruns, drus, hirsutes. Pour ne pas qu’il souffre trop à l’épilation, il fallait d’abord que je les tonde pour les raccourcir. J’ai mis le sabot à 3 et j’ai commencé par les jambes. Pieds, mollets, genoux, cuisses, fesses, pubis, testicules : il fallait tout explorer et rendre neuf. Nous riions comme deux enfants dans le bac à douche tandis que tombait les poignées de poils. Le désir que j’avais perdu depuis longtemps pour lui n’est pas revenu, mais cela ne le gênait pas, ni moi. Bien sûr, les sensations étaient pleines et entières de son côté et, femme aux cheveux courts, je connais bien le pouvoir envoûtant, sensuel, érotique de la tondeuse. Mais ce « déphasage » n’était pas gênant, ni malaisant. Nous nous accordions le droit d’être différents, de ne pas éprouver les mêmes choses l’un pour l’autre sans que cela soit un drame. C’était léger, simple, simple et léger comme des rires d’enfants. Ventre, torse, épaules, dos, avant-bras. Lorsque nous étions en couple, comment aurais-je pu lui avouer que je n’aimais pas ses poils, qu’ils me gênaient ? Je pensais que ça aurait été contradictoire avec mes idéaux et mes combats féministes. Aujourd’hui, je me rends compte que politiser mon corps comme je l’ai fait ne m’a pas permis de m’émanciper. A chacun et chacune de voir, ceci étant dit.

 

Il a été se regarder dans le miroir, touchait avec excitation sa peau déjà plus douce. Il avait l’impression de retrouver son corps jeune, et cela lui plaisait. Bien dans sa peau. Est-ce vraiment si superficiel qu’on le prétend ?

 

Je suis revenue quelques jours plus tard pour finir le travail. Nous avons bu quelques verres, j’avais un peu peur de lui faire mal. Je l’ai allongé sur un matelas au sol, que j’avais recouvert d’un drap jaune. Là encore, j’ai commencé par les jambes. Il y avait quelque chose d’excitant dans cette manière d’inverser les rôles, quelque chose d’un peu subversif. Il a assez bien supporté la douleur, on faisait des pauses régulièrement. On jouait au blind test en même temps. Quand j’ai fini les jambes, il était fou heureux de caresser ses jambes lisses, son corps embelli. Et je suis heureuse de lui avoir apporté ça, et je suis heureuse d’y retourner bientôt pour terminer ventre, torse, dos. 

 

La période n’est pas très heureuse, cela reste une rupture amoureuse, qui pose plein de questions, qui nous trouble chacun de notre côté. Beaucoup de gens ne comprennent pas notre façon de faire, que nous nous voyions régulièrement, ayons encore envie de partager ces morceaux de vies ensemble, que nous fassions des sorties avec l’homme avec qui je l’ai trompé. Si j’ai envie de partager ce témoignage, c’est justement parce que vivre tout cela remet en question ma conception du couple, des relations amoureuses, des relations amicales, des relations tout courts. Est-ce qu’on ne tient pas là quelque chose pour réinventer nos rapports aux autres ? 

Little Girl Blue

Rédigé par jeaneg

Publié dans #Divers & variés

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